Parangon

  • Les chevaux approchaient au trot.
    Aux acclamations et à la beauté de l'attelage, on aurait pu croire à quelque grand personnage ou à un prince célèbre. ben mur se leva donc et se força un passage jusqu'à la barrière devant la première rangée de sièges de la tribune. son visage était sévère, son allure ardente. et soudain, toute la personne du conducteur fut en vue. un compagnon le suivait représentant l'exacte description de myrtilius.
    Ben hur ne vit que le conducteur, droit sur son char, les rênes passées autour du corps. une silhouette élégante, à peine couverte par une tunique de tissu rouge clair ; dans la main droite, un fouet ; dans l'autre, le bras levé et légèrement étendu, les quatre guides. la pose était gracieuse à l'excès tandis que les acclamations et les battements de mains étaient accueillis avec une indifférence de statue.
    Ben hur resta médusé - son instinct et sa mémoire l'avaient fidèlement servi -, le conducteur était messala.

  • Je sors à l'instant d'un spectacle nommé porgy and bess.
    C'est un opéra tiré de la vie des noirs. un spectacle magnifique. il y a là abondance de mysticisme et de superstitions, de bonté et de confiance naïve typiques des noirs : j'y ai pris un grand plaisir. la mise en scène était de l'arménien mamoulian, la musique du juif girshfeld [gershwin], les décors de soudieïkine, et les acteurs étaient noirs. c'était vraiment le triomphe de l'art américain. [. ] après le spectacle, mamoulian nous a fait monter sur scène pour que nous disions quelques mots à la troupe.
    Et, bien sûr, la plus noire des actrices noires s'est soudain mise à parler russe. elle nous a dit qu'avant la révolution elle avait joué huit ans en russie. new york, 4 novembre 1935.

  • Rappelez-vous tous ces jours, sans en oublier un seul.
    Les jours où soufflait un vent du nord glacial et où les routes étaient verglacées : les roues des voitures patinaient et les hommes devaient quand même, malgré le vent dément, pousser les pièces jusqu'au sommet des collines. les jours où le soleil brillait et où régnait un silence étonnant : la neige tombée pendant la nuit dissimulait les traces du combat de la veille et le thermomètre indiquait quarante degrés au-dessous de zéro.
    Les jours de blizzard, lorsque des vagues de mousseline blanche traversaient toute la largeur de la chaussée, tandis que des hommes en combinaisons blanches, le fusil-mitrailleur accroché au cou et détournant leurs visages du vent, enfonçaient dans la neige jusqu'à la taille pour contourner un point fortifié allemand.

  • Cette semaine, après en avoir fini avec mes scénarios, j'ai lâché la philo - pour le moment - et je me suis lancé dans la poésie - au grand galop.
    Comme je te le disais dans ma dernière lettre, je fais passer à l'action mes personnages de l'encyclopédie des hommes illustres. je vais. te raconter quelque chose. quand j'ai lu l'encyclopédie à pirayé, elle m'a demandé si tous ces gens-là allaient devenir les personnages d'un. roman ou d'une pièce. à vrai dire, certains personnages sont décrits en pleine action, ils vivent ; certains au contraire ne sont que des pierres tombales, comme tu me le faisais remarquer dans l'une de tes lettres.
    Je vais tâcher, en leur adjoignant des centaines encore de personnages, et en m'efforçant de trouver un lien entre les vivants et les morts, de décrire en un tout, et en choisissant les spécimens les plus caractéristiques, les hommes d'une période bien définie de l'histoire de mon pays. j'ai déjà écrit trois cents vers. j'ai calculé qu'il y en aura dix mille.

  • A l'origine, une jeune fille s'était approchée de lui: - savez-vous bien, monsieur, s'était-elle exclamée, que vous ressemblez énormément au frère du mari de ma soeur? puis quelqu'un l'avait longuement dévisagé avant de lui dire: -je sais que vous n'êtes pas kourdioumov mais vous ressemblez tellement à kourdioumov que j'ai décidé de vous en faire part.
    Une demi-heure plus tard, une autre jeune fille l'aborda et lui demanda sur un ton d'intimité: - vous avez bien séché?- euh. oui, répondit-il à tout hasard. - avouez que vous avez eu une belle frousse, hier? - quand cela? - hier, voyons, quand vous étiez en train de vous noyer! - mais je n'ai jamais été en train de me noyer! - oh, pardonnez-moi, mais vous avez une telle ressemblance avec un ingénieur qui a failli se noyer hier!.

  • Beaucoup des habitués, Léger, Kisling, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Gleizes, étaient au front. Diego Rivera voulait s'engager, mais il avait été réformé, comme moi : on lui avait expliqué que ses jambes ne valaient rien. La Rotonde était déjà avant la guerre un endroit où l'on vous servait le catastrophisme avec votre tasse de café. Lorsque ce qui n'était que vagues pressentiments devint la réalité quotidienne de l'Europe, Picasso en fut naturellement moins étonné que la boulangère chez qui il achetait son pain. Elle était veuve et n'avait pas d'enfants. Elle avait pris son parti de la guerre, mais soudain, elle se mettait à sangloter : " Non, dites-moi, qui a inventé ça ? Ils sont tous devenus fous, je vous le dis, et si quelqu'un peut m'expliquer pourquoi on se tire dessus, je lui donne tout de suite vingt francs. Et vous savez combien coûte un kilo de beurre, à présent ? " Picasso avait l'air de savoir à l'avance tout ce qui allait se passer. Il travaillait beaucoup et, vers le soir, il venait à La Rotonde. je le rencontrais là-bas, ainsi que Diego Rivera et Modigliani. j'étais épuisé par le travail de nuit, je lisais Dostoïevski et les apocryphes, j'écrivais des vers de plus en plus frénétiques. Un visiteur de hasard aurait pu croire que La Rotonde se trouvait dans un Etat neutre, alors qu'en fait elle vivait dans le pressentiment de la catastrophe bien longtemps avant le 2 août 1914. En 1913, nous avions tous lu le poème de Cendrars La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France...

  • - dis-nous donc un poème, me dit ziya.
    Je leur en lis un : je suis communiste, je suis amour des pieds à la tête amour : voir, penser, comprendre, amour : l'enfant qui naît, la lumière qui avance, amour accrocher une balançoire aux étoiles, amour : tremper l'acier avec mille peines. je suis communiste, je suis amour des pieds à la tête. j'ai traduit le poème en russe, pour anouchka et maroussa. ismail allume sa cigarette au feu de la mienne -un beau poème, me dit-il, puis il se lève, il ouvre la fenêtre, le soleil pénètre dans la pièce : -la vie est belle, mon vieux, dit-il.

  • Au début, nous avons tenu bon.
    Nous n'avons pas bu de Coca-Cola, presque jusqu'à la fin du voyage. Encore quelques jours et nous aurions été en haute mer, à l'abri du danger. Mais la publicité l'emporta. Ebranlés, nous goûtâmes ce breuvage. Et c'est en toute sincérité que nous pouvons déclarer : en effet, Coca-Cola rafraîchit le gosier, stimule les nerfs, rétablit la santé chancelante, apaise les tourments de l'âme et fait de l'homme un génie égal à Tolstoï.
    Essayez donc de dire autre chose quand on vous a bourré le crâne trois mois d'affilée, chaque jour, à chaque heure, à chaque minute ! Plus redoutable encore par sa tapageuse insistance est la publicité des cigarettes. Chesterfield, Camel, Lucky Strike et autres marques sont glorifiées avec une frénésie dont on ne trouve l'équivalent que chez les derviches tourneurs, ou dans ces cérémonies orientales aujourd'hui interdites, lorsque des fanatiques se lacéraient eux-mêmes à coups de poignards et ruisselaient de sang en l'honneur de leur divinité.
    Toute la nuit des lettres de feu embrasent le ciel ; toute la journée des affiches criardes vous blessent les veux : " Les meilleures au monde ! Des cigarettes porte-bonheur ! Les meilleures dans le système solaire ! "

  • Paniers et besaces / descendent les escaliers, / gravissent les escaliers, / s'arrêtent sur les escaliers.
    // à côté d'un agent, un enfant / - cinq ans, peut-être moins - / descend les escaliers. / il n'a jamais eu d'état civil, / mais il s'appelle kémal. // une besace monte les escaliers : / une besace de tapisserie. / kémal qui descendait les escaliers / était tout seul / - sans souliers ni chemise - / au beau milieu de l'univers. / il ne se souvient de rien, que de la faim, / et puis aussi, très vaguement, / d'une femme, dans une pièce sombre.
    // les broderies de la besace qui montait les escaliers / étaient rouges, bleues et noires. / les besaces de tapisserie, autrefois, / allaient à dos de cheval, de mulet, ou en voiture. / aujourd'hui, elles vont en train.

  • Un gentleman inconnu des habitants de Kolokolamsk fit son apparition Grand-rue de la Cellule syndicale dans la matinée du dimanche.
    Il portait un costume de cheviotte rose et une cravate étoilée. Un arôme de pampas émanait de lui. Tout désemparé, il tournait la tête de côté et d'autre et des larmes nacrées dues à l'attendrissement coulaient sur son visage replet. Le gentleman à l'allure extravagante était suivi d'un chariot recouvert de valises multicolores que poussait devant lui l'un des porteurs de la gare.
    Parvenu place du Membre, le cortège s'arrêta.
    La vue qui s'offrait de là sur la ville de Kolokolamsk et sur l'Arnache qui l'enserrait de ses anneaux était si enchanteresse que le gentleman rose redoubla bruyamment de pleurs. Le porteur, par courtoisie, étouffa un sanglot qui répandit aux environs une asphyxiante odeur de vodka.
    Ils en étaient là une heure plus tard lorsque môssié Lauthentique, président du pseudo-artel familial Litchtroud, traversa à son tour la place du Membre en vaquant aux affaires de l'artel.
    S'arrêtant à dix pas de l'inconnu, Lauthentique lui demanda, tout étonné - Pardonn, sir, mais où avez-vous dégotté un tel kostioum ?
    - À Buenos Aires, répondit le gentleman pleureur...

  • A l'instant même où j'atterris en monoplan sur le toit du louvre la cloche de notre-dame de paris sonne minuit.
    Et moi curieusement sans peur aucune caressant l'encolure d'aluminium de mon avion je descends sur le toit. déroulant la corde de 50 toises enroulée autour de ma taille verticalement tel un pont de jugement dernier je fais couler la corde vers la fenêtre de la joconde trois fois je siffle fort à ces trois sifflements alors je reçois réponse immédiate. la joconde ouvre sa fenêtre toute grande. cette fille de jardinier pauvre sans hésiter se débarrasse de son cadre doré et grimpant à la corde elle monte sur le toit en tenue de vierge marie.
    Mon vieux si-ya-ou t'as vraiment d'la chance d'avoir déniché une nana comme ça.

  • Monde anonyme déconnecté de la vie quotidienne, cloop est géré par des êtres quasiment robotisés et subsiste sans donner de fruit, tout en se nourrissant d'un fromage de brebis à la provenance douteuse.
    C'est, dans un premier temps, la caricature véridique du défaut majeur dont souffrira pendant plus d'un demi-siècle toute l'économie soviétique. mais on peut aller jusqu'à y voir une image symbolique de la charge que faisaient peser sur la société la classe au pouvoir et la nomenklatura parasitaire. cloop ne serait-il pas tout simplement l'urss?.

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