• Si la proposition essentielle qui anime depuis une quinzaine d'années les travaux de Jacques Rancière consiste simultanément à débusquer la tension entre les régimes éthique, représentatif et esthétique des arts, d'une part, et, d'autre part, à repérer les modalités du partage du sensible comme opération fondamentale du politique, c'est sans doute en fonction de ce nouage inextricable que l'image s'offre comme un terrain de prédilection pour penser, analyser et réarticuler le dicible, le visible et le pensable, les manières de faire et les manières d'être. Qu'il s'agisse de circuler à l'intérieur ou autour de l'image, de critiquer la société du spectacle, du règne du visuel et des emportements éplorés sur la fin des images ; de la définition d'un cinéma « politique » et de la prétendue coupure entre le cinéma classique et le cinéma moderne ; de la notion d'« irreprésentable » ; des spécificités médiatiques et techniques censées assurer une « pureté » de l'image conforme à sa non moins prétendue ontologie ; ou encore de la migration des images en mouvement des salles de projection vers les espaces d'exposition à la révolution numérique ou à la dématérialisation des oeuvres par l'image, la vigueur et la radicalité peu communes de la pensée de Jacques Rancière nous invitent, à chaque fois, à rendre l'image à ses opérations singulières comme à ses enjeux politiques.

  • Ce n'est pas le moindre des mérites de la pensée de Gilles Deleuze que de penser l'individuation de l'art sous le signe d'une logique du sensible où esthétique et clinique sont en présuppositions réciproques. En explorant les coupes et les tensions névralgiques qui irriguent cette logique, les études ici réunies trouvent leur commune impulsion dans le souci de remettre en chantier la cartographie deleuzienne des arts, et d'interroger les écarts et les résonances internes qui l'animent. La spécificité de cet ouvrage est de croiser non seulement des lectures d'éminents spécialistes de la philosophie de Gilles Deleuze, venant sonder à nouveaux frais son rapport singulier aux variations du sensible, mais aussi des contributions de théoriciens de la théorie littéraire, de la musique, du cinéma ou encore de l'histoire de l'art, réinterrogeant depuis leur point de vue une pensée de la création dont on ne mesure pas encore pleinement la puissance et la fécondité.

  • Insuffisamment exploré ou peu défriché, le problème du style chez Deleuze constitue sans doute l'une des questions qui demande le plus à être interrogée. En s'accordant aux multiplicités transversales de l'écriture et des opérations réflexives qui lui sont liées, le présent recueil pose le problème du style chez Deleuze suivant trois découpes connexes : entre philosophie et histoire de la philosophie, logique et esthétique, clinique et politique. L'ensemble des études ici réunies ont en commun de référer chaque fois la stylistique deleuzienne à un concept ou un cas d'analyse précis, susceptibles d'en cerner les présupposés théoriques et le mode de fonctionnement. La multiplication des perspectives devrait ainsi permettre de dégager les jalons de ce qui, dans cette pensée en acte, s'offre précisément comme méthode et pratique singulière du style, consignant par là un style de pensée spécifique : le style-Deleuze.

  • Cet ouvrage collectif s'articule autour de la question de l'esthétique dans la pensée de Jacques Derrida. Ce projet, intitulé Derrida et la question de l'art : le défi de l'esthétique, réunit une dizaine de contributions d'éminents spécialistes de la philosophie et de l'esthétique derridienne - dont, notamment, Marie-Louise Mallet, Ginette Michaud, Marc Crépon, Jean-Luc Nancy.
    Ce projet s'efforce de mettre en relief la spécificité absolument contemporaine de l'approche derridienne des arts : aussi bien dans la peinture que l'histoire du dessin, mais aussi le cinéma, la poésie, l'architecture postmoderne, la musique, en passant par la littérature et la photographie. Marie-Louise Mallet : - Comment ne pas parler de musique ? Peter Szendy : - L'Oreille de Derrida.
    Ecouter, ausculter, ponctuer Jean-Philippe Milet : - L'artifice littéraire - " une folie doit veiller sur l'écriture " Charles Ramond : - Derrida lecteur d'Artaud : la déconstruction à sens unique Danielle Cohen-Levinas : Une interruption pensive : Derrida devant Celan Marc Crépon : - Partages de la singularité : Derrida lecteur de Celan Serge Trottein : Pour une esthétique des parerga : lire Derrida avec Kant Jérôme de Gramont : - Par quelle offrande sans nom ? Derrida, Kant et la restance en peinture Jean-Michel Rabaté : - Derrida, Husserl et Joyce : ou comment oeuvrer à l'infini ? Vincent Houillon : - L'intraitable épochè de l'oeuvre d'art : Derrida, Heidegger, Husserl Andrea Potestà : - L'exhibition de l'absent : Derrida, Heidegger et l'inorigine de l'oeuvre d'art Marta Segarra : - De l'esthétique " féminine " au regard de travers Joana Maso : Illustrer, photographier. Le point de suspension ou l'image chez Derrida Ginette Michaud : Ombres portées. Quelques remarques autour des skiagraphies de Jacques Derrida Mireille Calle-Gruber : - Du deuil photographique dans quelques textes de Jacques Derrida Benoit Goetz : - Derrida. De architectura Fernanda Bernardo : - Croire aux fantômes. Penser le cinéma avec Derrida

  • « Scène ». Il n'est pas exagéré de dire qu'aucune catégorie n'est davantage associée à la philosophie de Jacques Rancière. L'impulsion fondamentale de son travail, depuis ses folles nuits prolétaires, a toujours été d'interroger la manière dont les partages de la pensée reconduisent, sous la distribution des corps en communauté, une division entre ceux à qui le logos est reconnu et ceux à qui il est nié. Et si le travail du partage ne pouvait s'identifier comme l'objet de la pensée sans être en même temps la mise en oeuvre de sa méthode ? L'un des aspects les plus saillants de ce rapport très étroit entre objet et méthode, dans la philosophie de Jacques Rancière, est le rôle qu'y joue la « mise en scène ». Contre la hiérarchie des niveaux de réalité et des régimes de discursivité, la méthode de la scène se dote en effet d'une double valeur. Polémique, elle construit une différence dans un champ d'expérience ; et assertative, elle trace une transversale aux frontières des savoirs ainsi qu'aux contextualisations historiques. Induite ou construite, identifiée ou en puissance sous d'autres scénarios, la scène permet de mettre au jour ce qui travaille l'identité contrariée des productions de l'art et des fictions politiques. Ce que la méthode de la scène dit en creux de cette logique du dissensus, c'est la possibilité de constituer une puissance subjective qui renvoie à la condition politique de l'égalité.

  • Faudrait-il éviter de lire Giorgio Agamben ? La pensée de Giorgio Agamben ne serait-elle pas devenue, pour nous aujourd'hui, incontournable parce que s'adressant à nous, ses contemporains, avec une insistante pertinence ? C'est parce que l'urgence de la contemporanéité et l'exigence d'être de son temps, impliquent un certain rapport au passé, que la méthode archéologique apparaît à Giorgio Agamben comme la voie d'accès par excellence au présent. Lecteur averti de Nietzsche et de Heidegger - dont il a suivi les séminaires au Thor à la fin des années soixante -, mais aussi d'Arendt et de Benjamin, Agamben pratique le geste archéologique comme la marque subtile mais puissante du passé sur le présent : comme l'archè de ce qui continue d'agir, de ce qui, du plus lointain, continue d'être présent et actif dans le présent. Si cette archéologie philosophique, comme c'est le cas pour Foucault, croise le travail des historiens, elle ne manque pas de traverser en profondeur, tout en les décloisonnant, les champs de la philologie, du doit, de l'économie et du théologico-politique, allant jusqu'à interroger la liturgie chrétienne, la tradition franciscaine, moins par affinité pour les choses mortes appartenant à un passé ancestral que pour y trouver une voie d'accès privilégiée au présent. Face à l'aveuglement de ceux qui prétendent expliquer la société occidentale moderne en ignorant son héritage théologique, Giorgio Agamben n'hésite pas, dans la ligne de Carl Schmitt mais avec des inflexions différentes, à montrer en quoi la prétention laïque des politiques modernes s'appuie au contraire sur un dispositif théologique sécularisé agissant avec d'autant plus de puissance qu'il n'est pas conscient. Le présent ouvrage, en alternant analyses et approches critiques, propose une première mise au point systématique de l'archéologie philosophique de Giorgio Agamben, tout en en indiquant les lignes de fuite et les horizons qui en font aujourd'hui toute l'actualité.

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