Seuil

  • La lecture fondamentaliste des textes sacrés les fige dans une vérité immuable. L'approche historico-critique, elle, écarte la question de la vérité du texte au profit d'un savoir sur lui. Mais elle neutralise alors les questions de sens, et par là ne peut, malgré ses prétentions, être un rempart contre le fondamentalisme. Au-delà de cette opposition, ce livre propose une lecture spirituelle de la Torah, qui ne laisse pas gagner le désarroi et se montre aussi sérieuse que la science.
    Cette lecture se déploie comme un dialogue : le lecteur pose aux versets des questions morales, politiques ou métaphysiques, qui mettent en jeu son existence ; et pour approcher la vérité que recèle le texte, il tente d'y déchiffrer l'énigme de sa propre vie. Les versets deviennent des paroles qui lui sont adressées, ici et maintenant. La Torah est donc éternelle parce que son sens est sans cesse renouvelé, non parce qu'il est fixé à jamais. De même, son étude ne consiste pas en une appropriation affective et fantaisiste, ni en un envol oublieux du réel.
    Lire la Torah est un travail d'interprétation exigeant autant qu'une sortie de soi. Et il s'agit de s'élever autant que d'élever le monde, donc de dépasser l'inaction à laquelle nous condamnerait une lecture seulement symbolique ou littérale : la Torah parle bien de notre présent, et ne donne pas de solutions.

  • Pour la tradition juive, le sens de l'Ancien Testament est inépuisable : l'interprétation est libre de remplir les blancs et les marges des signes linguistiques et d'en proposer, de génération en génération, des lectures nouvelles.
    A l'opposé de toute vision dogmatique, cette permanente invention du sens constitue l'essence même de la Révélation. Les multiples interprétations de la Bible cherchent avant tout à retrouver le souffle originel qui anime ce texte, les échos encore audibles de la voix infinie qui parle à travers lui. Il y a là comme un Eros qui vivifie le texte, reflet lointain de la parole divine. Certes, parce que cette parole est destinée aux hommes et qu'elle vise à régler leur vie sur cette terre, le souffle originel de l'Eros divin s'est incarné, dans le texte biblique, en discours de la Loi.
    Mais, pour comprendre l'esprit qui le fait vivre, il s'agit de découvrir, derrière ce discours de la Loi, l'Eros primordial qui l'entraîne.
    Cette inspiration, Stéphane Mosès a voulu la retrouver dans sa lecture de textes majeurs de la Bible : la création de l'homme et de la femme, le conflit entre Jacob et Esaü, le récit de la révélation du Sinaï, l'allégorie des quatre empires dans la vision de Daniel, les passages mettant en scène trois prières pour l'étranger.
    Mais cette tradition elle-même est réinterprétée ici dans les termes du discours philosophique occidental. A leur tour, ceux-ci sont remis en question par les catégories juives qui les travaillent de l'intérieur. De ces déplacements de concepts naît ici une autre façon, à la fois nouvelle et très ancienne, de lire la Bible, et donc une autre manière de déchiffrer le monde, une autre manière d'y projeter un sens.

  • La conversion forcée puis l'expulsion des juifs espagnols et portugais aux XIVe et XVe siècles ne sont pas des événements anodins ou secondaires de l'histoire européenne. Yirmiyahu Yovel revient ici, longuement, sur l'histoire de ceux qu'il préfère désigner du nom de conversos : sur leurs origines dans l'Ibérie musulmane ; les raisons complexes de leur conversion forcée à la fin du XIVe siècle ; leur expulsion pour raison de " pureté du sang " à la fin du XVe ; leur " fortune " ultérieure en Europe. En se fondant sur une considérable documentation, Yovel n'hésite pas à prendre parti, avec des arguments, sur les nombreuses questions qui restent ouvertes à propos des conversos.Mais son travail historique, d'une particulière clarté, est avant tout prétexte à une interrogation philosophique ou anthropologique : " qu'est-ce ", au fond, qu'un marrane ? Que furent-ils historiquement et mais surtout " en soi " ? Que signifie, à quoi aboutit une conversion forcée ? Et comment vit-on intérieurement une conversion par la force ? Pourquoi les marranes sont-ils devenus, pour certains d'entre eux, des précurseurs de l'âge moderne ? Sont ainsi abordées les questions de l'" autre intérieur ", de l'identité multiple, de la subjectivité scindée, de l'illusion de l'identité homogène, de la valeur de l'accomplissement individuel, de la sécularisation moderne par indifférence au judaïsme comme au christianisme, par l'importance accordée aux " choses de ce monde "...

  • Un des moments fondateurs du judaïsme est le refus de l'idolâtrie, sous la forme du Veau d'or mais plus généralement de tout ce qui fixerait une fois pour toutes le sens du monde. Ainsi, la loi écrite, révélée par Dieu à  Moïse, est-elle indissociable de la loi orale : Dieu vit à  travers l'interprétation toujours recommencée de ses paroles. Et le Talmud, mise par écrit de ces multiples interprétations discutées par des générations de rabbins, reste aujourd'hui la source d'une parole vivante. « Le monde fut créé en dix paroles », « Il n'est pas bon que l'homme soit seul », « Reçois tout homme avec un beau visage », « Ne jette pas la pierre dans la source où tu as bu »... : on réinterroge ces préceptes en fonction des questions que l'existence pose et renouvelle, sur des thèmes aussi différents que les relations entre les hommes et les femmes, la mort, la violence, la paix, le sens du travail, l'éducation... En commentant à  son tour un choix de ces « paroles », Philippe Haddad nous plonge dans l'esprit du judaïsme.

  • Selon certains philosophes, espérer serait au mieux une consolation, et il conviendrait de l'abandonner au profit d'une sérénité plus forte que les malheurs. Mais dénoncer la vanité de tout espoir est-il si sage ? Comment comprendre que, même dans des situations terribles, l'espoir déserte rarement tout à fait le coeur humain ? Pourquoi cette insistance de l'espoir à surprendre jusqu'aux partisans d'une lucidité qui le récuse ?
    Espérer, c'est discerner au coeur du tragique et de la tentation du désespoir, ce qui peut nous y soustraire. C'est aussi résister à la pensée que la nécessité régit ce qui advient. L'espoir n'est ni une compensation ni une consolation. Plus profondément, il espère une réparation du présent. Surtout, il atteste surtout une ouverture de la finitude humaine sur ce qui l'excède. Espérer, c'est s'avancer vers ce qu'on ne voit pas et ce qu'on ne prévoit pas mais qui, déjà, nous affecte. Dans le cadre biblique, l'espoir se fonde sur une promesse qui ne concerne pas uniquement l'avenir humain et le sens de l'histoire. Il ouvre une perspective eschatologique relative à un monde qu'aucun oeil n'a vu. La question " as-tu espéré ? " nous sera d'ailleurs posée après notre mort, selon le Talmud. Espérer apparaît alors comme une vertu des plus exigeantes.

  • La fragilité de l'alliance entre le jour et la nuit caractérise une création menacée par l'immense fond, muet et chaotique, des ténèbres primitives qui, rebelles à leur limitation par la parole créatrice, cherchent à effacer les réalités distinctes que cette parole fait être. Les ténèbres semblent en effet vouloir se venger en envahissant la nuit au point de la faire ressembler à une détresse insurmontable et à un effroi sans fin ; mais elles usurpent aussi le nom du jour quand, sous prétexte de suprématie lumineuse, elles prétendent chasser la nuit de la terre, avec des conséquences tragiques là encore. L'énigme de cette puissance des ténèbres, dans une création déclarée bonne par son Créateur, tourmente ceux qui ne se laissent pas envoûter par elles mais qui voient bien combien grandes sont leurs menaces. Cependant, pour des spiritualités initiées et orientées par le récit biblique, celles-ci ne condamnent pas fatalement à l'emprise du désespoir : elles mettent plutôt chacun au défi quotidien de faire triompher la parole d'alliance sur le maléfice de la confusion primordiale. Ce combat dure toute la vie, car la part de jour gagnée sur les ténèbres manque toujours de stabilité. Il commence dans l'intériorité de chacun, dans le désir difficile et souvent douloureux de faire émerger, en soi, de soi, mais pas seulement pour soi, des pensées, des mots et des actes qui avivent encore le goût de la lumière.

  • L'" autobiographie " d'un rabbin raté ? Non, mais le journal, rempli d'histoires drôles mais aussi amères, d'un juif resté fidèle au judaïsme de son enfance marocaine. Au grand désespoir de son père qui espérait le voir perpétuer le rabbinat de la tradition familiale, Victor Malka obtient son diplôme de l'Institut des Hautes Études rabbiniques au Maroc et... se tourne vers des études de journalisme. Des décennies plus tard, il se demande s'il a gagné au change. Dans ce Journal, il exprime tristesse et désillusion face à l'évolution de la scène du judaïsme, israélien et diasporique. Ce sont les confessions d'un enfant juif du siècle. Avec les étonnements et les blessures d'un parcours inédit, beaucoup d'émotions et d'interrogations, des tâtonnements, des colères et des exercices d'admiration, de mots pour temps de crise et de formules d'espérance, des histoires pour rire et des paroles de fraternité. L'auteur n'oublie pas les leçons de vie glanées auprès de maîtres lumineux et d'individus d'exception. Mais aussi tourne et retourne les questions posées aux juifs : à certaines ils ne peuvent répondre, mais à d'autres ils répondent mal, et d'autres encore restent à tort sans réponse ! Sale temps pour les juifs ? Sans doute, mais n'est-ce pas une vieille histoire qui se continue sous de nouvelles formes ?

  • Qu'est-ce que le mouvement hassidique, sinon une protestation contre la solitude ? Dans l'Europe centrale du XVIIIe siècle où la misère et l'angoisse accablent le peuple juif, les Maîtres hassidiques lancent un appel puissant à l'espérance, au bonheur, à l'amitié, apportant aux déracinés et aux victimes le sentiment d'exister au sein de l'histoire juive, leur faisant redécouvrir leurs propres racines et leur propre profondeur. Pourtant, ces Maîtres dont le témoignage, les actes et les paroles sont une invitation à l'allégresse et à la célébration, semblent tous en proie à une mélancolie proche du désespoir. Mais chacun d'eux dispose d'armes particulières : sagesse de l'un, ferveur de l'autre, humilité, colère, compassion, rire, silence même. Dans ce deuxième tome de Célébration hassidique, Elie Wiesel nous révèle tout à la fois les circonstances et le sens de ce combat contre la mélancolie mené par neuf Maîtres hassidiques. La joie, la foi, l'espérance sont-elles possibles quand triomphe la mort ? Voici la réponse de Rabbi Moshe Leib de Sassov : "Vous voulez trouver le feu ? Cherchez-le dans la cendre."

  • Entre dieu et son peuple, entre la colère ou l'indulgence de l'un et les errements puis les repentirs de l'autre, le prophète se sait isolé, solitaire, souvent voué à un destin tragique.
    Choisi pour être le messager des ordres, des remontrances et des encouragements divins, il lui faut annoncer à israël le châtiment de ses péchés. mais au coeur de la tourmente, au plus profond de l'exil, il est capable d'une compassion dans laquelle, d'ailleurs, dieu le précède parfois.
    Le prophète détient un pouvoir politique qui l'accable et un pouvoir poétique sans lequel sa mission serait inhumaine.
    Sa force réside autant dans sa soumission à une volonté qui le dépasse que dans la puissance de ses paroles: menaçantes ou consolatrices, leur tonalité fait vibrer, leur intensité fait frémir.
    Utilisant les sources bibliques et midrashiques, ces portraits et ces légendes nous invitent à découvrir et à comprendre l'expérience prophétique de noé, moise, samson, ruth, daniel, jérémie, ezéchiel, esther, ces hommes et ces femmes qui, avec tant d'autres, ont façonné l'histoire du peuple.
    Aller à leur rencontre, c'est participer à leurs angoisses, leurs rêves, leurs élans, afin de conjurer nos propres peurs, de laisser libre cours à nos propres rêves - à notre espérance.

  • D'où viens-tu ?

    Elie Wiesel

    • Seuil
    • 21 Avril 2001

    Écartelés entre nos rêves de bonheur et d'accomplissement et une folie meurtrière sans cesse ravivée tout au long de l'Histoire, savons-nous encore d'où nous venons et quel avenir proposer à nos enfants ? Les textes ici réunis posent ces questions en s'appuyant sur la lecture de la Bible et de la littérature talmudique, en même temps que sur une analyse rétrospective des soixante dernières années du XXe siècle.Faisant appel à la mémoire, à la compassion et à la foi, Elie Wiesel propose en fait une réflexion sur le pouvoir des hommes et de Dieu.Et cette réflexion conduit le Prix Nobel de la paix à un plaidoyer et à une action inlassablement, ressurgissent indifférence, intolérance, racisme, antisémitisme, guerres et conflits religieux ou ethniques.Exilés sur cette terre-refuge, si loin du paradis perdu, les hommes - à la fois riches de leur mémoire et blessés par elle - doivent empêcher que la cendre éteigne le feu qui brûle en eux comme un signe dans la nuit, un signe d'espoir.

  • Depuis une trentaine d'années, grâce à des auteurs, des chercheurs, des traducteurs juifs, nous connaissons beaucoup mieux le Talmud. Mais les talmudistes, les connaissons-nous? Qui étaient-ils donc, ces docteurs de la Loi dont les paroles, les débats et, souvent très partiellement, la vie nous sont connus à travers les écrits réunis dans le «Talmud de Babylone» et le «Talmud de Jérusalem»? Oui, qui furent-ils ces maîtres de la sagesse juive, ces champions de l'«étude» qui ont façonné les formes générales du judaïsme actuel, ses croyances et ses pratiques, ses notions et ses concepts, ses refus et ses idéaux? À jamais ils personnifient la vocation juive, qui est de sans cesse questionner sur le pourquoi et le comment. Dans des biographies très enlevées, très vivantes, Victor Malka les restitue tels qu'en eux-mêmes, avec leurs talents et leurs faiblesses, leurs passions et leurs querelles, leurs débats et leurs combats, leur grandeur et leur mesquinerie, leurs réalisations publiques et leur vie privée: leur poids d'humanité tout simplement... Veilleurs, éveilleurs, éclaireurs sur le qui-vive, buissons ardents, ils siègent au saint des saints de la mémoire juive.

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